Discours-Programme prononcé lors de la Cérémonie d’Ouverture du Cinquième Sommet Africités par Jerry Rawlings ancien Président de la République du Ghana:

Monsieur le Président, Excellences, Distingués Invités, Mesdames et Messieurs.

J’aimerais commencer par exprimer ma profonde gratitude au Comite Politique de la Commission Préparatoire du Sommet Africités pour l’honneur qui m’a été fait en m’invitant a participer au Cinquième Sommet Africités dont le thème central porte sur “La réponse des Collectivités locales et régionales africaines à la crise mondiale: promouvoir des collectivités locales durables et l’emploi” et à y prononcer le discours-programme de la Cérémonie d’Ouverture.
Je ne suis pas un Economiste, mais je comprends les réalités des défis auxquels l’Afrique fait face aujourd’hui en raison de l’impact négatif de la crise économique mondiale; et vais donc vous en donner une vue générale sur le thème : Les  crise mondiales, une perspective Africaine.
Il n’y a aucun doute que l’Afrique a subi de plein fouet les effets de la crise financière mondiale et que ce sommet a pour but de discuter des solutions qui pourraient y être apportées. Mesdames et Messieurs, si nous cherchons des solutions, permettez donc que je vous fasse part de mon expérience personnelle.
La mondialisation, quoiqu’on dise, comporte de grands avantages. Malheureusement, il est indéniable que l’Afrique n’a point bénéficié de ces avantages et qu’au contraire, elle est devenue plus que dépendante du monde développé et ce, au grand dam des populations souffreteuses qui la peuplent.
L’Afrique s’est révélée vulnérable face à la crise pour de nombreuses raisons, la première étant un manque certain de ténacité au niveau national, l’absence d’une obligation de reddition et d’un esprit patriotique. L’Afrique a été ainsi incapable de s’unir et de s’affirmer parce qu’un grand nombre d’entre nous, qui occupons des positions de responsabilité, avons été victimes des diktats imposés par nos différents partenaires qui se trouvent être d’anciens colonisateurs. Il en va de même de leurs organisations internationales qui, elles, ne cessent depuis un certain temps, de nous envahir avec des fausses promesses d’emploi, d’investissement et de développement infrastructurel.
Mesdames et Messieurs, aussi triste que cela puisse paraitre, ces opportunités d’investissement n’ont pas profité à la majorité de nos populations du fait des parasites économiques et politiques qui se retrouvent à la tête de nos pays. La corruption est réelle et si nous ne tenons pas compte de cet important facteur d’échec dont l’Afrique est victime lors de nos délibérations des prochains jours et si, dans le même temps, nous nous contentons seulement d’une approche scientifique pour la résolution de la crise mondiale sur l’Afrique, nous ne rendrons pas service à notre continent.
La corruption est un frein important à tout processus de développement dans lequel notre continent pourrait s’engager. Certains d’entre nous ont mis au point une culture d’impunité qui leur permet d’utiliser toutes sortes de méthodes pour voler les ressources de nos pays. Si nous ne pouvons pas améliorer notre classement à l’indice de corruption chaque année, sur quelle base devons-nous nous plaindre des effets négatifs de la crise économique mondiale?
L’âme de certaines parties du continent a été littéralement vendue lors des 30 a 50 dernières années au cours desquelles la plupart des pays africains ont été prétendument indépendants. Ironiquement, presque toutes les marques de notre souveraineté semblent avoir repris le chemin de nos anciens colonisateurs, qui se trouvent être aussi nos partenaires au développement, de même que leurs institutions commerciales.
Certain de ces influences étrangères dictent le type de régimes politiques que nous devons suivre et dans le même temps, nous avons adopté leurs cultures avec arrogance.
Je suis au fait de ce que nous nous ne vivons pas dans un monde isolé et que nous ne pouvons en conséquence, produire localement tout ce dont nous avons besoin pour notre subsistance mais nous sommes devenus si obsédés par les cultures étrangères que nous considérons qu’elles sont la marque d’un niveau de vie supérieur.
La mondialisation a ses propres principes. Elle prêche la libre circulation des biens et services tout en décriant l’imposition de toute forme de barrières économiques. Il en a assumé qu’en agissant ainsi, toutes les économies devraient tirer profit à parts égales.
Mesdames et Messieurs, vous et moi savons qu’il n’en est pas toujours ainsi et que la mondialisation s’est révélée être un véritable cauchemar, en particulier pour nous, en Afrique.   Et dans de telles conditions, comment s’attendre à ce que les règles de jeu soient les mêmes pour tous quand dès l’origine, on pouvait noter des disparités criantes ?  La majeure partie de notre continent ne dispose pas d’infrastructures ni ne peut transformer les ressources naturelles en produits finis ; de même, nous n’avons jamais disposé d’un énorme pouvoir de négociation. Bien que nous produisions du cacao, du bois, des minéraux de toutes sortes  et une importante réserve  de pétrole, nous vendons à bas prix parce que les puissances étrangères contrôlent la source de ces minéraux et dictent leurs propres termes.
Mesdames et Messieurs, est-ce que les changements survenus du fait de la mondialisation  l’ont été selon nos termes ? Avons-nous été capables de mettre un terme à la fuite des cerveaux? Ne sommes-nous pas en train d’accepter la mondialisation au détriment de notre propre développement et de notre survie?
Mesdames et Messieurs, vous et moi savons que la plupart d’entre nous font preuve d’une faiblesse inhérente s’agissant de nos rapports politiques avec nos populations.  C’est ce qui nous rend vulnérables.
Quand la mondialisation est devenue un phénomène commun, la Chine, par exemple, a rapidement fait usage de la première ressource dont elle disposait, à savoir une main-d’œuvre qualifiée, et s’est mise à produire avec acharnement, tous les produits imaginables qu’on pouvait trouver sur la terre. Alors que nous souffrions de la fuite des cerveaux, eux, s’assuraient que la majorité des Chinois qui avaient fait leurs études en Occident et dans les autres économies développées rentreraient dans le pays pour faire usage des connaissances accumulées et en faire partage avec leurs compatriotes. Aujourd’hui, la Chine est devenue un géant sur le plan économique et militaire qui est respectée à travers le monde.
Mesdames et Messieurs, dans le cadre des avantages et désavantages reconnus de la mondialisation, il semblerait que nous ayons souffert le plus ; ce sommet recommande donc que vous identifiiez les voies et moyens de changer le cours des événements.
L’une des routes menant à la résurgence consiste à créer des mécanismes qui protégeront la souveraineté nationale de nos pays sur le plan du développement économique. Sans des mécanismes proprement définis qui mettent en exergue l’ampleur des opérations des investisseurs et en l’absence de structures devant vérifier leurs opérations, nombre de ces investisseurs qui font fi de nos intérêts nationaux ne sont pas punis. La plupart de ces investisseurs rapatrient une grande partie de leurs profits dans leurs pays d’origine, ce qui nous laisse très peu d’argent pour investir dans d’autres projets viables.
Les pays en voie de développement ont besoin d’un leadership politique, traditionnel, judiciaire courageux et suffisamment ferme et dédié à la promotion sociale de son people.
Mesdames et Messieurs, il y a quatorze ans, lors du Sommet sur le Développement Social tenu à Copenhague, Danemark, j’ai mis au défi les banques et institutions financières occidentales d’ouvrir leurs coffres ainsi que leurs livres comptables afin d’exposer les leaders et autres personnalités qui se seraient enrichies sur le dos de leurs pays mais qui étaient alors protégées par les soi-disantes règles occidentales de secret bancaire et de confidentialité. A l’époque, mes collègues rassemblés pour la conférence, ne purent que me répondre par un silence de marbre. Fidel Castro fut le seul dirigeant à applaudir.
L’effet négatif de la mondialisation fut un appel à se reprendre en mains. Les gouvernements ainsi que les peuples à travers le monde, après avoir ressenti les effets du vol de leurs richesses afin d’alimenter les comptes étrangers ainsi que les comptes ouverts dans des paradis fiscaux, l’accumulation des richesses dans le commerce des drogues, le financement du terrorisme et l’achat des votes, décidèrent de s’en prendre à ces banques afin de mettre à jour ces dangereux criminels que sont leurs clients et leurs butins.
Si nous sommes capable de résister a ce type de sauvagerie économique, la décentralisation et la régionalisation devraient montrer la voie à suivre dans notre quête de développement.
La décentralisation est un système de délégation de pouvoirs qui remporte le respect et la confiance de ces populations qui nous ont choisis comme leurs leaders. La décentralisation permet aux gouvernements de partager leurs problèmes avec le commun des mortels. C’est ce qui a été structuré et porté au rang de ce que nous appelons collectivités locales.
Tout devrait être fait pour encourager les collectivités locales. Elles partagent les problèmes du pouvoir central avec les populations, démystifient ce qu’est la gouvernance et met les peuples au contact des problèmes auxquels l’Etat fait face.
De nombreux exemples existent à travers le continent au sujet de ces gouvernements qui imposent de soi-disants projets de développement sur leurs peuples alors que les priorités des localités qu’ils gèrent sont complètement différentes. Au milieu des années 70, un gouvernement au Ghana a dépensé des ressources difficilement engrangées pour bâtir un mur d’enceinte de stade alors qu’à la même époque, des facilités médicales étaient la priorité pour les habitants de ce quartier.
Mesdames et Messieurs, la crise économique et financière mondiale, qui constitue la plus grave crise qu’ait jamais connue le monde depuis la Grande Dépression des années 1930, a confirmé ce que nous, en Afrique, savions depuis de longue date, à savoir que les marchés sont imprévisibles et qu’ils favorisent les acteurs les plus forts.  Il est maintenant plus que clair que les Institutions Financières Internationales avaient tort de dire aux Etats africains d’adopter une approche détachée dans la gestion de leurs économies et que de tels conseils ont certainement contribué à affaiblir les économies africaines tout en les mettant dans la situation difficile d’où elles auraient du mal à affronter les chocs actuels.  Il est tout aussi clair que même dans les économies les plus fortes, l’efficacité d’une prompte intervention de l’Etat en cas de crise a été démontrée. Nous avons ainsi vu que l’Etat n’est pas l’ennemi du développement. En Afrique, plus qu’en tout autre endroit de la planète, nous avons sans doute besoin d’un Etat fort en termes de développement  et qui pourrait protéger le droit de l’Afrique à contribuer à l’économie mondiale, tout en n’étant pas qu’un simple pourvoyeur de matières premières ou de bois précieux.
Mais pour ce faire, nous devons venir ensemble comme des Africains du nord comme du sud du Sahara et construire un bel espace politique, économique et viable qui peut appuyer la créativité, l’ingéniosité et l’initiative de nos divers et talentueux peuples.
Et n’ayons pas peur de l’autonomisation de nos populations. Lorsque nous appliquons la décentralisation de manière adéquate, il crée un climat sain de développement parce que les gens ordinaires revendiquent la propriété des politiques, projets et programmes, et sont prêts à digérer les échecs avec le gouvernement. Combien de gouvernements ne se débattent pas avec les exercices coûteux de relations publiques pour convaincre les gens avec toutes sortes d’excuses au sujet des projets qui ont échoué? Si la décision de mettre en œuvre ces projets n’ont pas été prises dans une approche top-down (du haut vers le bas), mais dans un dialogue avec les collectivités locales, il n’y aurait besoin de gaspiller les ressources limitées pour protéger la réputation d’un gouvernement.
Au Ghana, nous avons réalisé la décentralisation en mettant en place démocratiquement des assemblées d’élus de district et de leurs sous-structures. Et à travers un système d’élections et de nominations par  consultation de chefs traditionnels et autres leaders d’opinion ; 70 pour cent pour les élus tandis que 30 pour cent ont été réservés pour les personnes nommées qui étaient surtout des intellectuels économiquement avertis et des professionnels dans des domaines d’expertise pour aider à prendre des décisions plus éclairées.
La décentralisation et l’autonomisation des personnes nous met en tant que dirigeants en position de devoir rendre des comptes au peuple par opposition à réclamer des comptes de leur part. La collectivité locale aujourd’hui a le potentiel d’offrir un développement qui satisfait les besoins fondamentaux et les droits de l’homme des populations du monde en développement, contribuant ainsi à faire face à la crise de la mondialisation. Il a le potentiel de contribuer à la prévention des conflits liés aux exigences de la bonne gouvernance et de participation.
La décentralisation encourage également la pratique d’un sens social plus élevé, de responsabilité à l’égard des conditions hygiéniques et sanitaires empêchant ainsi de graves maladies infectieuses et contagieuses.
Elle permet aussi une exploitation plus responsable des ressources naturelles locales tout en empêchant la dégradation de l’environnement.
Les collectivités locales ont également le potentiel de contribuer à la gestion de la population et à la réduction de l’extrême pauvreté et de la dégradation
La décentralisation, si elle est bien mise en œuvre sert de fondement à la régionalisation. La régionalisation comme nous le savons tous nous permet de réaliser des économies d’échelle, d’avoir un plus fort pouvoir de négociation et en exploitant les ressources des États membres, au profit du groupement entier.
Aujourd’hui, la Communauté Economique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est l’un des groupes régionaux les plus puissants sur le continent. Il a fallu un temps fou pour en arriver là où nous sommes aujourd’hui, mais nous ne disposons toujours pas du genre d’intégration économique nécessaire pour assurer les bénéfices des économies d’échelle qui nous permettront d’avoir une monnaie commune, construire des usines et bénéficier de nos ressources naturelles communes pour un développement concerté.
Mais comme indiqué plus tôt, ces mesures exigent un leadership courageux et une structure de décentralisation efficace qui assure la participation communautaire et l’appropriation des politiques nationales. Ceci est crucial parce que, pour réussir une intégration, les principaux protagonistes doivent être des personnes qui participeront au processus. Les différences socioculturelles sur notre continent ne peuvent être gérées que si les acteurs à la base ne sentent pas que leur souveraineté nationale est arrachée par le pouvoir central.
Mesdames et Messieurs, pendant que le monde entier se demande comment nous devons modifier ce modèle de développement appelé le capitalisme, on peut considérer que le moment est propice pour insister sur un retour aux valeurs africaines et à la sérieuse question de l’égocentrisme intéressé, qui est au cœur du modèle capitaliste et qui nous a conduit à cet état alarmant des affaires au niveau mondial.
Nous avons besoin d’un retour aux valeurs communautaires et à  l’abandon des valeurs de l’individualisme égoïste. Il est temps d’insister que l’Afrique peut encore beaucoup apprendre au monde si nous croyons en nous et voulons valoriser  notre patrimoine culturel et spirituel.
Mesdames et Messieurs l’Afrique a une pente raide à gravir, en adoucissant le choc de la crise financière mondiale. Toutefois, si le continent est prêt à prendre le taureau par les cornes et d’adopter des politiques courageux,  cela élèverait l’Afrique de l’ombre ; alors ce sera une partie de la bataille gagnée.
J’exhorte tous les participants à ce sommet à débattre sérieusement de la crise que connaît le continent et lance instamment un appel à nos dirigeants nationaux à adopter les mesures qui sortiront de cet exercice très utile.
Je vous remercie beaucoup pour votre attention et une fois encore, je remercie la Commission Politique du Comité de Planification du Sommet Africités de m’avoir invité à partager mes pensées avec vous.
Au nom de tous nos distingués invités et participants, je tiens à remercier Sa Majesté le Roi Mohammed VI, de concert avec le gouvernement et le peuple du Maroc et surtout les populations de Marrakech, non seulement pour leur hospitalité mais pour avoir rendu ce sommet possible.
Je vous remercie.


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